- Ce que j'aime faire ?
- Oui, ce que tu aimes faire.
- Tu veux vraiment savoir ce que j'aime faire ?
- Oui ... et c'est ?
- C'est ... tout un programme ...
J'aime m'asseoir en ville, et regarder sans regarder la foule circuler. J'aime voir les gens avancer, foncer à leur rythme certes, mais foncer vers leurs buts, vers ce qu'ils veulent atteindre et qui est à leurs yeux un moyen d'être meilleur, d'être un jour reconnu par soi même d'abord, et surtout par les autres.
J'aime admirer la cadence de ces gens qui défilent devant mes yeux. J'aime imaginer où ils vont et ce qui les motivent à faire dix mètres de plus sur le trottoir en direction d'un passage piéton pour finalement traverser sous la menace du petit bonhomme rouge lumineux.
J'aime remarquer que ces gens accélèrent lorsqu'il vente, pleut ou neige, et flânent lorsque le printemps réapparait. Comme si la couleur du ciel déterminait leurs cadences et leurs buts, leurs motivations à toujours avancer.
J'aime m'allonger parmi les sauterelles et les herbes jaunies fin Aout. J'aime attendre l'orage, l'entendre gronder au loin alors que mes yeux ne distinguent encore que le ciel bleu. J'aime fermer ces yeux et sentir les gouttes de pluie rafraichissantes se multiplier et s'éclater sur tout mon corps, l'eau ruisseler dans le creux de mes oreilles et finalement tremper mes cheveux. A ce moment précis, j'aime me prendre à rêver qu'une belle créature blonde vienne prendre place à mes côtés. Puis j'aime le violent coup de foudre et de tonnerre qui frappe alors un arbre dans la forêt toute proche et me ramène soudainement à la réalité. J'aime rentrer me mettre à l'abri en courant, en tentant d'éviter les gouttes et les flaques. J'aime passer la porte d'entrée dégoulinant et sentir l'odeur du premier maïs de la saison en train de cuire.
J'aime quand les sols sont gelés admirer la blancheur du ciel et attendre que le premier flocon transperce l'horizon. J'aime voir ce flocon se démultiplier à l'infini dans le ciel alors encore plus blanc. J'aime ce silence. J'aime voir le paysage blanchir le temps d'un clin d'oeil. J'aime rester un après-midi entier assis devant la fenêtre, les yeux rivés sur l'extérieur avec le même intérêt que si je regardais le plus grand chez d'œuvre cinématographique. J'aime enrouler mon écharpe et sortir mon habillé en mode rider pou aller marcher dans le neige fraichement tombée et tombant encore. J'aime la sentir et l'entendre craquer sous ma semelle. J'aime le fracas des flocons sur mon visage et me découvrir seule tâche de couleur dans la nature du jour.
J'aime l'insomnie de 03h19 pendant mes vacances. J'aime allumer mon PC et y brancher d'un délicat clic mon casque. J'aime choisir un film à 03h26 du matin, m'installer sous mon pled bleu et me plonger dans l'inconnu durant 90'. J'aime écouter la musique du générique jusqu'à la fin et voir qu'il y a toujours un certain Paul O'Connell dans les Specials Thanks. J'aime le frisson qui s'empare de moi lorsqu'il ne subsiste depuis une demie seconde seulement l'écran noir, seul. J'aime ruminer ce film toute la nuit, passer par tous les états, émerger à 12h30, m'asseoir sur mon lit et dire : Ce film est beau; j'aime ce film.
J'aime être assis côté fenêtre dans un T.E.R en retard. J'aime me prendre à rêver en admirant des paysages parfois mornes à travers la vitre sale qui n'ont rien à voir avec mes rêves. J'aime alors une subite envie et un subit besoin d'écrire. J'aime demander un crayon et une feuille à la demoiselle assise à côté. J'aime me retrouver dans l'ambiance du T.E.R de 19h41 à destination de Lyon PartDieu et aligner des mots, mes mots et noircir ainsi une feuille de brouillon vierge venant du dernier examen de la fac de psycho. J'aime finir ma dernière ligne ou ma dernière rime en même temps que l'annonce du terminus. J'aime rendre le crayon à ma gauche, dire merci. J'aime descendre du train, la feuille de brouillon malencontreusement oubliée sur le siège violet du T.E.R N°18747.
J'aime descendre du tramway, sortir sans capuche ni parapluie sous la pluie et marcher sans but dans les ruelles de la vieille ville. J'aime m'arrêter dans un librairie à la vitrine surchargée et à l'intérieur pire encore. J'aime me frayer un chemin jusqu'au rayon des livres de poche littérature étrangère. J'aime en extraire trois au hasard, les regarder de plus près un instant pour faire mon choix. J'aime faire quelques mètres sur le trottoir d'en face, me glisser au chaud dans le bar le plus proche, et lire.
J'aime passer au conditionnel pour dire que j'aimerais continuer cet inventaire de longues heures encore mais qu'à presque 05h la fatigue me rattrape et mon crayon n'a plus de mine.